Sexe et Internet : Les ados en danger ?

Nos adolescents se photographient à tout bout de champ, sous toutes les coutures, avec tous les instruments dont ils disposent : caméra, smartphone, webcam… Le web est leur monde, ils le font grandir en même temps qu’ils grandissent, en le nourrissant de leurs images. Cet ogre planétaire recrache parfois la photo d’un garçon débraillé, chemise et pantalon déboutonnés, celle d’une jeune fille trop jeune, trop maquillée, trop dénudée. Nous connaissons tous ces images, mais nous nous sentons tous un peu ignares, un peu dépassés. Et nous sommes bluffés par cette génération aux superpouvoirs.

 

Sur la toile, les ados se croient en sécurité

Technologies, usages, mœurs, ils savent tout – tout confondu – mieux que nous. C’est souvent vrai. Alors nous étouffons cette petite voix qui nous dit que quelque chose ne va pas. Que nous exprimions notre inquiétude, et ils nous rassurent : ils ne sont pas dupes. Le web, c’est pour de faux. Du virtuel. Les images, ce n’est pas la vraie vie. Ils maîtrisent. Mais malheur à celui d’entre nous qui a déjà surpris un jeune dans une situation scabreuse – expérience difficile à laquelle personne ne devrait plus échapper dans l’avenir, tant la production d’images s’emballe : que dire, que faire ? Comment lui en parler sans entrer par effraction dans son intimité ? Sans le déranger ? Pouvons-nous être même choqués par ce qui n’est pas vraiment vrai ?

« C’est tout le contraire, nous explique le psychanalyste et sexothérapeute Alain Héril. Les images peuvent être virtuelles, mais ce qu’ils ressentent est bien réel. Et lorsqu’ils s’exposent, ils deviennent plus vulnérables. » Internet est tout sauf un lieu protégé du regard des autres, et nos ados s’y croient à l’abri. Ils s’y sentent souvent très seuls. C’est pourquoi « il est urgent que les adultes s’en mêlent », assure le thérapeute. Prudemment, nous avons donc visité cette planète adolescente, aussi mystérieuse que facile d’accès. Aussi interdite qu’ouverte au monde. Même avec Alain Héril pour guide, l’expérience ne fut pas indolore. Nous en revenons renforcés dans notre conviction que nous ne devons pas les y laisser seuls.

 

 

Les tribulations d’un psy et d’une mère d’ados sur Internet

Quand j’étais une petite fille, une amie de la famille me vernissait les ongles en rose une fois l’an, bravant les protestations de ma mère qui, en bonne féministe, ne voyait pas d’un bon œil que l’on initiât sa fille à ces artefacts de soumission au pouvoir masculin. Mais ma mère, ravie au fond, laissait faire, et j’étais aux anges. J’allais exhiber partout mes bouts de doigts. C’est à mon tour d’appliquer le vernis à ma nièce, Louise, 12 ans et demi. Et c’est sur Facebook que la petite fille court se montrer. Yeux outrageusement maquillés, décolleté vertigineux, elle dévoile ses seins naissants sous l’éventail de ses ongles roses : mais qu’ai-je fait ?

 

Une génération avec ses propres codes de sexualité

Alain Héril est assis près de moi, devant l’ordinateur. La page de Louise sera le point de départ de notre travail : Psychologies magazine nous a demandé, à moi, journaliste des nouveaux médias, et à lui, psychanalyste et sexothérapeute averti, d’observer les comportements des ados sur le web. À nous voir tous les deux serrés devant mon écran, je redoute déjà les images qui vont suivre. J’hésite. Pour me mettre à l’aise, Alain Héril meuble avec délicatesse : « Il est normal que cette génération ait ses propres codes de sexualité. Nous pouvons décider qu’ils savent mieux profiter d’une liberté que nous aurions simplement goûtée du bout des lèvres, nous les adultes élevés après 1968. Qu’ils jouent la transgression, qu’ils se mettent en scène de manière érotique n’est pas surprenant. C’est leur manière de “lâcher la soupape”. » Je suis entourée de jeunes de cette génération, mes neveux, les enfants de mes amis. Mes fils, de 19 et 17 ans. Moins j’en sais sur leur sexualité, mieux je me porte. Et sur la Toile, j’en ai déjà beaucoup trop vu.

 

Images et mises en scène

« L’outrance des images qui circulent sur le web ne peut pas nous laisser indifférents, poursuit Alain Héril comme s’il m’avait entendue. Car nous nous rendrions responsables de ne pas les protéger assez. » J’écarte mes fils de mon esprit. Les pages de Skyblog défilent maintenant à grande vitesse sous nos yeux. Nous cliquons au hasard dans cette cour de récréation virtuelle, la plus fréquentée des jeunes adolescents français. Une incroyable somme de poèmes naïfs, de déclarations malhabiles, d’autoportraits hésitants, de constats désespérants sur « notre pauvre planète » et de « mes amis, c’est toute ma vie ».

Mais au vert paradis des amours enfantines, les « lolitas en chaleur » et les « mecs bien montés » tiennent le haut de l’affiche. Un « bogoss » propose même ses services (sexuels). « Avez-vous remarqué les pauses, les éclairages, les cadrages… Tout est soigneusement fabriqué », pointe Alain Héril. Il me montre qu’un torse a été huilé pour la photo, s’arrête sur ce garçon renversé sur un canapé, met son doigt là où le premier bouton du jean a été défait – « Les garçons sont souvent dans les codes de l’érotisme homo » – et s’arrête sur ces deux jeunes filles, jambes nues emmêlées dans un hamac. « Ils produisent des images inspirées du porno, ou plus précisément des clips de leurs vedettes qui miment le porno. » Rien de bien inquiétant, selon lui : « Ils ne montrent que des postures. Pas eux ! »

 

Premier contact avec la sexualité adulte

Je veux lui montrer un autre aspect du site. J’ouvre un album photo. Une jeune fille s’y effeuille. Ses gestes sont très dirigés, très sûrs. Je clique sur une zone de la page. Tout l’écran est soudain recouvert de vignettes pornographiques : gros plans sur des fesses gluantes, des sexes en érection, des bouches avides. « Je ne comprends pas… Que s’est-il passé ? » questionne le thérapeute. Je refais le si court chemin entre Skyblog et le porno. À mon tour de lui montrer les liens déguisés, les publicités masquées et les « fausses » pages de vraies professionnelles. Elles apparaissent même dans certains sites de séries télé en streaming, dont les ados raffolent. Le front d’Alain Héril se plisse : « Ils sont cernés, note-t-il, navré. La confusion des genres me gêne ici plus que les faits et gestes des adolescents. Je comprends maintenant qu’ils ne sont pas tout à fait entre eux. Mais eux, le savent-ils ? »

J’ai déjà retrouvé une page de site porno ouverte sur mon ordinateur, après le passage d’un de mes ados. Il avait haussé les épaules : « Bah, tu n’es pas au courant ? » Nous avions éludé, par accord tacite. Car moi, l’adulte prétendument sans tabous, je l’avoue, je suis tout à fait dépassée par ce que proposent ces sites. Non pas une image, mais des dizaines de vidéos qui se déclenchent, toutes ensemble, au premier clic. Des planches anatomiques que j’aurais préféré ne jamais avoir vues : toutes sortes de pénétrations filmées en gros plan, tous les orifices du corps semblent systématiquement explorés, écartelés, jusqu’au point de rupture. Alain Héril connaît bien ces tableaux : « Ces sites sont souvent le premier contact des enfants avec la sexualité adulte. Le manque de scénario, même rudimentaire, et l’absence de préliminaires ne laissent plus de place à l’imagination. Le risque est évidemment qu’ils ne fassent plus la différence entre érotisme et pornographie. »

 

Apprendre à faire la différence

Mais il se veut rassurant : « Il n’y a pas de raison de ne pas leur faire confiance pour trouver, malgré toutes les images qu’ils ont en tête, la voie des échanges émotionnels. Je le vois dans mes consultations, les jeunes expriment l’espoir d’une rencontre amoureuse et romantique, comme les générations précédentes. Il y a du reste des ados qui me parlent de ce différentiel entre ce qu’ils ont vu et ce qu’ils désirent. Les gestes de la pornographie ne sont pas les leurs. S’il y a une récupération de l’image des jeunes, il n’y a pas d’effraction, à proprement parler, dans leur univers : cet érotisme-là s’adresse aux adultes. Les codes des ados sont très différents. »

 

Dans l’enfer des chatroulettes

De ce curieux voyage qu’Alain Héril et moi avons entrepris, il nous reste, je le sais, l’étape la plus difficile : la visite des « chatroulettes ». Aussi ignorés des adultes que connus des adolescents, ces sites sont directement accessibles depuis Google. Leur mode d’emploi est simplissime. En un clic, une fenêtre apparaît, où défi lent des personnes filmées en temps réel par leur webcam. La vôtre vous filme aussi. À tout moment, deux personnes peuvent entrer en contact prolongé. Sans un mot, j’ai masqué ma webcam d’un Post-it et lancé une session. Tombent en avalanche des visages, des bouts de corps. Les images se succèdent toutes les cinq secondes.

Alain Héril plisse les yeux, se penche vers l’écran. Il finit par comprendre ce qu’il voit : des cuisses, des mains plus ou moins cachées sous des bureaux, des visages, entre 12 et 25 ans. « Ils se masturbent, c’est ça ? » demande-t-il sans trop y croire. Je n’ai pas le temps de répondre : un sexe nu s’est dressé plein cadre ; une très jeune fille fesses nues ; des seins flasques – c’est un quinqua qui exhibe sa femme ; un enfant se masturbe dans une salle de bains. La plupart fixent, hagards, un point fuyant de leur écran : la fenêtre ou nous-mêmes devrions apparaître. Mais le Post-it nous masque.

 

Les ados sont en danger

Je coupe l’infernal robinet. Au cours de mes précédentes visites, j’ai vu des dizaines d’adolescents solitaires, garçons et filles, plus ou moins nus, des chambres envahies de peluches et d’avions en papier, des réduits avec ventilateur que l’on imagine dans des pays chauds où la frustration sexuelle règne, des vitres noires de pays nordiques où il fait nuit tôt. J’ai reconnu le motif bleu et vert d’un drap, best-seller d’Ikea. Et, toujours, des adultes prédateurs. Chaque session m’a laissée vulnérable, comme à bout de ressources.

« Ces images sont très choquantes pour n’importe quelle personne normalement constituée », finit par dire Alain Héril. Lui aussi est malheureux de ce qu’il a vu. « Ce désarroi est particulièrement difficile à voir. La sexualité était pour notre génération une grande fête, tout autant qu’un engagement politique, avec des revendications collectives. Ici, on assiste à une aventure solitaire, masturbatoire, de l’ordre de la compensation, de la décharge “défoulatoire”. Ces adolescents sont évidemment en danger. » Je relance une session et, cette fois, Alain Héril peut analyser : « Ces images deviennent rapidement hallucinatoires. Une succession qui donne l’impression que l’on a toujours affaire à la même personne. Ceux qui regardent, les prédateurs, se jugent comme sujets. Tous les autres se montrent en objets. Et non : je ne vois pas comment ils peuvent en retirer une expérience satisfaisante. »

 

 

Une hyperconsommation du sexe

Pourtant, le psychanalyste comprend que la tentation est grande d’aller sur ces sites : « Le gain semble immédiat, sans effort ni risque, puisque ces jeunes n’ont ni à développer de stratégie de séduction, ni à faire de pas vers l’autre, puisque tout le monde ici est toujours d’accord. » Un appel du désir immédiatement assouvi, propre à provoquer une addiction. « Mais en renonçant au “non”, ces jeunes renoncent surtout à la distance qui les sépare de l’autre, explique-t-il. Si l’autre n’est plus qu’un objet, alors les pulsions animales sont autorisées. D’autant que le corps, dématérialisé, n’existe plus. »

Cet étalage de corps morcelés, souvent sans visages, est en lui-même dangereux. « Le morcellement, c’est la psychose, la négation de l’identité des personnes : la déshumanisation. » Nos ados sont-ils en passe de devenir inhumains ?

« La sexualité est le miroir de notre société, qui est dans l’injonction de jouir un maximum dans un minimum de temps, rappelle Alain Héril. Cette hyperconsommation, c’est nous qui l’avons fabriquée, nous les parents qui avons eu aussi la volonté d’être à l’écoute, sans tabous, respectueux de l’intimité de nos enfants. » La distorsion est visible : « Dire que tout est possible sans y toucher revient à les laisser se débrouiller seuls face à quelque chose qui nous dépasse tous. » Alors il nous invite à sortir du bois. À aller voir. À affronter nos émotions, nos fantasmes et nos peurs d’adultes pour parcourir le chemin très banal d’un adolescent solitaire.

 

 

Source : Psychologie.com